mardi 15 janvier 2008

Une drôle de façon de voir l’existence


Je me suis demandé combien d'internautes liront un post intitulé « Angoisses ». Le titre n’est pas accrocheur, mais j’ai eu quelques réactions tout de même. Dans une discussion privée, une lectrice a trouvé que ce post décrivait une « drôle de façon de voir l’existence ».

Je n’ai rien fait, à part exprimer une certaine angoisse du Néant. Une angoisse que certains existentialistes considèrent comme l’essence même de l’homme. Une angoisse qui naît de la conscience de l’absurdité totale de la vie et de l’absence de tout sens.

Woody Allen dit à propos de l’absurde : « [La réalité est] absurde. Dénuée de sens. En cela, elle est foncièrement tragique, avec des moments amusants, à la surface (…). On devient vieux, malade, on meurt. Tout ce qu'on a été, tout ce qu'on a fait aboutit au néant. Bergman est mort, c'est fini. » Je partage cette vision selon laquelle le tragique est le propre même de l’existence, sa vérité la plus profonde. Nietzsche trouvait que c’est exactement ce caractère tragique qui fait que la vie est sainte par elle-même et qui fait qu’elle n’a pas besoin de valeurs supérieures pour lui conférer la sainteté.

Néant, absurde, angoisse, tragique. Je conviens bien que ce soit des mots pas très gais et que par conséquent cette façon de voir l’existence est repoussante, voir effrayante. On préfèrerait de loin des mots optimistes, pleins de vie, de promesses et d’espoir. Autant dire des mots tirés d’une messe religieuse ou bien d’un spot de publicité. Mais notre fuite face au Néant (dans la messe, ou dans la pub) ne le supprime pas. Notre refus à voir l’existence comme elle est ne change en rien la vérité qui veut que l’existence soit un fil tendu entre deux néants.

On se console en disant qu’on aura « un orgasme qui durera soixante-dix ans », ce qui peut être vraie dans une certaine mesure mais pas suffisant. Car cette vision hédoniste de la vie occulte la douleur et la souffrance et essaie de nous faire croire qu’à soixante-dix ou quatre-vingts ans, on a moins d’angoisses face au Néant.

Pourquoi on ne se suicide pas donc ? Tout simplement parce que l’angoisse et la certitude du nihilisme ne signifient pas le pessimisme. On peut tout à fait vivre avec tout ça, bien que cela paraisse difficile.

Et que ferons-nous dans ce cas ? Meubler le temps, à la manière de Vladimir et Estragon dans « En attendant Godot » de Beckett. Porter notre rocher, tel Sisyphe, et monter jusqu’au sommet. Mais « il faut imaginer Sisyphe heureux » comme dit Albert Camus. Vivre notre tragédie en hommes heureux. Non pas comme des imbéciles heureux, ignorant leur sort ou l’occultant par diverses distractions, mais en héros conscients de ce qui les attend. Car Nietzsche avait raison : « le héros est gai, voilà ce qui a échappé jusqu’à maintenant aux auteurs de tragédies ».


dimanche 13 janvier 2008

Angoisses

Entre deux néants quelque chose surgit. Et pendant un bref instant, cette chose s’intensifie luttant contre les ténèbres qui l’entourent. Une petite lumière, éphémère, pâle, fragile. Elle sera bientôt éteinte.

L’existence est une panne dans l’essence du Néant. Une erreur temporaire, corrigée aussitôt par les forces centripètes de l’infernale machine nihiliste. Tel un trou noir qui engloutit tout, même la lumière, surtout la lumière, le Néant broie tout et n’épargne rien.

Le point lumineux grossit petit à petit. Mais son accroissement porte déjà les graines de son anéantissement. Telle une bulle de savon, l’existence court vers sa fin, vers sa dilution finale et son retour définitif au Néant. Retour au rien, à l’inexistant, au Tout, à l’origine, à la seule vérité. A Dieu.

La vérité est une froideur sans nom où même le temps ne peut exister. Une froideur où tout est impossible, même de ressentir la douleur du moi.

Croire que l’existence peut nous apporter joie et bonheur est une piètre consolation. Car tout se déroule sur un fond tragique. L’arrière plan est sombre. Les décors sont morbides. Au-delà de la scène sur laquelle nous nous produisons, un abîme nous attend. Nos loges sont nos tombes.

Tant que le nihilisme règne en maître absolu, l’éternel Retour ne peut être que l’affirmation de la négation. Le règne de la nécessité. La momification de l’Etre dans l’attente de l’expédier vers son lieu d’origine. Les forces reviennent mais ne chassent pas le négatif, elles le retiennent, l’intensifient, le nourrissent et le poussent vers le centre. Tant que nous vénèrerons le Néant –et nous le vénèrerons toujours- ces forces ne peuvent être que centripètes. Tout revient, le même revient, et il revient au même. Les images se reproduisent, reviennent, persistent, à chaque fois plus pâles, de plus en plus médiocres. Jusqu’à ce qu’elles soient englouties, oubliées, effacées. Le Néant n’a pas de mémoire.

jeudi 10 janvier 2008

Pourquoi écrire quand on n'a rien à dire ?

(Publié pour la première fois le 12 mai 06, remanié depuis mais toujours d’actualité.)

Les blogs fleurissent comme des champignons. On en trouve partout sur la toile. Et pire, il est plus facile de créer son propre blog que de lire celui d'un autre. J'en ai fait l'expérience moi-même. « De toutes façons le seul blog vraiment intéressant, c'est le mien » se dit le blogomaniaque.

On pourrait dire que le plus souvent, la blogomanie résulte d'un ego surdimensionné, une solitude immense et un malentendu chronique avec le monde dans lequel on vit. De tels symptômes sont assez courants, ce qui explique peut-être le nombre grandissant de blogs.

Un blogomaniaque se voit comme le centre du monde, l’homme ou la femme la plus intéressante qui soit. Ses journées, ses coups de gueule, ses crises d'ado ou crises de la quarantaine sont des sujets tellement importants qu’il devient indispensable d'en informer le public sur-le-champ.

Sur internet ce n'est pas la vraie vie. On peut se cacher derrière un pseudo, on peut raconter des exploits complètement imaginaires, comme on peut parler de ses conneries et de ses ratées sans craindre les moqueries des autres. C'est pour ça qu'au lieu de se réfugier dans l'art, l'alcool, la collecte des timbres ou tout autre occupation, de plus en plus de gens ouvrent des blogs.

Parfois, et pour notre plus grand malheur, ceux qui choisissent la blogomanie sont ceux qui ont le moins de choses à dire. La preuve : lisez un blog au hasard. Il y a des chances que le blogueur soit un vrai blogomaniaque. Il a certainement posté un jour un post du genre : "Je sais pas ce que je vais écrire car je n'ai rien à dire, mais j'écris quand même". Le monsieur (ou la dame) ne se gêne pas. Il préfère poster quelque chose que ne rien poster du tout. La nature a horreur du vide, et il ne veut pas imaginer la blogosphère vide de sa voix, même si elle est inaudible parme des millions d’autres. Et même si, au fond, il n’a rien à apporter sauf d’en rajouter à la misère du monde.

De toutes les façons c'est plus fort que lui. Il postera. Et nous comme on n'a absolument rien à faire d’autre dans notre vie, on le lira, comme des cons, au lieu de lui crier : POURQUOI ECRIRE SI T'AS RIEN A DIRE ?

mardi 8 janvier 2008

ملاحظات حول التدوين الصوتي


توة مدة بعض اللخيان بادروا بإنشاء مدونة مختصة في التدوين الصوتي (رديون). وهذي بادرة طيبة على خاطر التدوين الصوتي موضة جديدة قاعدة تنتشر توة وآنا نرى اللي باهي ياسر كونو نشوفو حاجات كيف هكة في البلوغوسفار التونسية.

تبقى التدوينات اللي قاعدين نراو فيهم على رديون ما يمكنش حسب رايي يكونلهم النجاح المنتظر . علاش ؟ على خاطر التدوين الصوتي عندو خصوصياتو اللي يتميز بيها على التدوين الكتابي. فتدوينة كتابية هي أقرب ما تكون لمقال في الصحافة المكتوبة. ورايي الشخصي (اللي ما يلزم حتى حد) هو كونو تدوينة كتابية باهية هي عبارة على مقال صحفي باهي. بمعنى آخر نفس المعايير اللي نقييموا بيها مقال فيا الصحافة المكتوبة ننجموا نقيموا بيها تدوينة كتابية ، مع الأخذ بعين الإعتبار وأنو المدون شخص هاوي وماعندوش الخبرة المهنية متاع صحفي محترف (رغم اللي كلمة صحفي محترف أهميتها محدودة جدا في بلاد ولات فيها الصحافة بودورو هي القاعدة ، وقداش من مدون على تن ـ بلوغز يفوت برشة ناس عندهم بطاقة صحفي).


دونك ، إذا كانت التدوينة الكتابية عبارة على نسخة معدلة من العمل الصحفي الكتابي فإنو التدوينة الصوتية هي كذلك نسخة معدلة من الصحافة المسموعة. وما يخفى على حد اللي القواعد متاع الخدمة والمعايير متاع التقييم تختلف بين الزوز أنواع هاذم متاع العمل الصحفي .

كي تبدا تقرى في مقال تنجم تنقز فقرة ، تمشي ديراكت للبارتي اللي حاجتك بيها ، تقرى فيسع (أون دياغونال كيما يقولو الفرنسيس) ، على خاطر المقال بكلو تنجم تشوفو في نظرة وحدة وإنتي اللي مسيطر عليه موش هو اللي مسيطر عليك . على العكس من ذلك التدوينة الصوتية هي اللي تحكم فيك . لازمك تسمع ماللول للخر ، وإذا كان ما عجبكش وحبيت تشوف آش تقال في آخر الحديث صعيب ياسر باش تعرف فيسع فيسع اللي فمة حاجة مهمة تقالت في الدرجين اللخرنين .

هذاكة علاش التدوينة الصوتية يلزمها تكون مخدومة مليح ، وأول حاجة هي الطول متاعها (ما يلزمش تكون طويلة برشة) والنسق (معناها الريتم) اللي ما يلزموش يكون طايح برشة . بالنسبة لي تدوينة صوتية جيدة أو ممتازة هي عبارة عن برنامج إذاعي كي تسمعو ما تحسوش ثقيل وكل دقيقة تتعدى تشرهك باش تسمع الدقيقة اللي من بعد .

آنا واحد مالناس ما نجمت نسمع حتى تدوينة صوتية حتى للخر . ومن أهم الأسباب هي اللي التدوينات هاذي طويلة ياسر وساعات تصير فيها "ديلوسيون" متاع الموضوع في أحاديث جانبية ماعندهاش علاقة مباشرة بالموضوع . التدوين الصوتي ماهواش تسجيل صوتي لمحادثة في المقهى ، خاصة وأنو السيد المستمع ما عندو حتى قدرة على المشاركة في الحديث . وتدوينة مخدومة ما يمكنش يكونو فيها أسئلة من نوع : "آش قولك يا سي فلان في قضية (...)". يلزم فمة مينيموم متاع تسلسل منطقي للأسئلة وفمة توجيه للحوار مع تجنب السقوط في العموميات. يلزم وقت محدد للتدوينة ووقت محدد لكل مشارك وأسئلة بقدر كافي من الدقة والوضوح .

الحاصل ، نشالله اللخيان ما يتغششوش ويمشي في بالهم اللي البوست هذا ضد زيد والا عمر . خاصة اللي البلوغوسفار متاعنا تعاني من الطائفية والعصبيات القبلية...

ماني

dimanche 6 janvier 2008

Aujourd'hui je me suis réveillé tard

Aujourd'hui je me suis réveillé tard. Dehors il pleut. Je sens déjà que cette journée sera perdue car celui qui se réveille tard passe sa journée à courir. Je suis malade, je n’ai envie de rien. Mais je sais qu’il faut que je poste quelque chose sur ce blog. Ça fait tellement longtemps que je n’ai rien publié.

Je mets un peu de musique que mon frère m’avait passée lors de ma dernière virée à Tunis. Je découvre le groupe Dream Theater. Mais évidemment vous vous en foutez. Car si j’étais à votre place, j’aurais arrêté la lecture de ce post débile dès la première phrase. Il n’y a pas pire que de commencer un post de blog par une phrase pareille : « Aujourd'hui je me suis réveillé tard ».

Ecrire pour quoi dire ? Participer aux « débats » ? Régionalisme ? Bhutto ? L’annulation du Dakar ? Ou simplement vous souhaiter bonne année ?

Non, il me faut un sujet intéressant. Par exemple, écrire sur une de mes dernières lectures : « Nietzsche, par Gilles Deleuze ». Laisse tomber. Zéro inspiration. Zéro motivation. Et puis qui les lira ces sujets ? Autant vous parler de ma visite chez le dentiste hier. Autant commenter un match de football.

Des sujets légers ? Oui, sûrement. Trois minis meet-up que j’ai eus à Tunis, la nouvelle copine de Sarko, ou peut-être écrire sur le film de Ken Loach ?

La vérité est que le dégoût me gagne de plus en plus et j’en arrive à me demander pourquoi j’ai ouvert ce blog, et pourquoi je le garde. Je me sens de plus en plus étranger, à moi-même et aux autres et surtout à cet espace que j’ai déjà fermé avant de le rouvrir (pour des raisons que je suis moi-même incapable d’expliquer d’une façon pertinente).

L’écriture n’est qu’un jeu de séduction. La séduction ne me séduit plus.

Malgré les pauses prolongées et répétitives ce blog s’essouffle.

Je m’ennuie. Je n’ai pas le courage de sortir. Je regarde mon blog et je me dis : il faut que je poste quelque chose, il le faut. Et je me dis que je vais poster un truc débile, le plus débile que j’ai jamais écrit. Je prends mon clavier et je tape :

« Aujourd'hui je me suis réveillé tard. Dehors il pleut… bla bla bla… »

(Ecrit le samedi 5 janvier 08. Bonne année à tous.)

jeudi 13 décembre 2007

H'biba

Quand je suis entré dans sa chambre de l'Hôpital Régional, je me suis précipité vers la fenêtre. Je l'ai ouverte. J'ai contemplé le ciel. Le soleil se couchait après une longue journée chaude. Les étoiles commençaient à briller. Le ciel était proche. L'air s'était adouci. J'avais envie de pleurer.

Je la regardais. Elle qui n'a jamais habité les grands bâtiments se trouvait maintenant au dernier étage du plus grand immeuble de la ville. Elle qui a vécu toute sa vie dans les grands espaces et qui a toujours préféré le contact de la terre se trouvait maintenant enfermée dans une petite chambre, attachée par des tuyaux à des machines encombrantes, dans une ville qui lui est étrangère. Elle n'a connu que la campagne paisible et calme, ses yeux se sont nourris de la vue des champs de blé dansant sous la brise douce.

Sans doute il s'agissait de ses dernières heures. Le médecin, une dame de l'Europe de l'est au visage osseux et aux traits graves, avait informé ma mère qu'il faudra prévenir le fils de la patiente. Elle parlait à voix basse, dans un français approximatif. Il ne lui viendrait pas à l'esprit que cette vieille dame mourante n'avait pas d'enfants.

Cette vieille dame mourante était 'Ammti (ma tante). Nous l'appelions tous ainsi, jeunes et moins jeunes, ceux qui étaient réellement ses neveux comme ceux qui ne l'étaient pas.

Impossible de dire son âge avec exactitude. A l'époque où elle était née on n'accordait pas d'importance aux papiers officiels. On se fiait aux hommes, à la parole donnée, aux promesses. Nul besoin de consulter les registres officiels, ceux-là ne racontent pas la vérité. Si on devait s'y fier, 'Ammti aurait aujourd'hui quatre-vingts ans. Tout le monde savait que ce n'était pas vrai. Elle en avait beaucoup plus. Elle est centenaire, même si personne ne pourrait y apporter la preuve.

Très jeune, elle portait son frère cadet sur son dos. Un frère qu'elle dépasse de quelques mois à en croire leurs actes de naissance. Plus surprenant encore, entre elle et son frère cadet il y avait un autre frère. Un valeureux cavalier et poète mort dans la fleur de l'âge emporté par une maladie pendant l'année de la Guirra (la Guerre). Par Guerre entendez : Seconde Guerre mondiale. Le cavalier n'a pas laissé de progéniture. Sa perte était un drame qui ébranla la famille à l'époque et qui laissa des séquelles psychologiques ineffaçables.

Le frère cadet, qui aimait être porté sur le dos de sa sœur aînée était tout bonnement mon grand-père. Ensemble, lui et 'Ammti avaient passé ensemble une enfance insouciante et joviale, bien que marquée par la pauvreté et la dureté des conditions de l'époque. Pendant les années où je l'ai connu, mon grand-père avait un regard intransigeant et ferme que l'on imaginait mal appartenant à un enfant jouant avec sa sœur dans les vastes prairies de leur campagne natale.

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Au milieu des années quarante ma grand-mère a été enceinte quatre fois. Juste après avoir donné naissance à un son quatrième enfant, elle fut hospitalisée pour une pneumonie sévère. Le bébé était livré à son sort, ainsi que son frère et sœurs dont l'aînée avait à peine huit ans. 'Ammti les prit sous son aile. Elle allaitait le petit, de son sein pourtant sec. Elle se réveillait tôt le matin, trayait la seule chèvre capable de donner du lait, le chauffait et le donnait au petit. Elle faisait ensuite des ftayer (pain traditionnel) pour les autres enfants et s'assuraient qu'ils ne manquaient de rien. Elle était leur seconde mère, les entourant de tendresse et de soins. Elle n'avait pas d'enfants.

Ma grand-mère a fini par regagner son domicile même si elle était toujours de santé fragile. Les enfants ont eux gardé cette image de 'Ammti tendre, maternelle et généreuse. Quelques années après, mon grand-père s'est décidé à inscrire le plus aîné de ses deux fils à l'école primaire qui se trouvait à une dizaine de kilomètres de sa demeure. Le petit devait être accompagné par son père ou un de ses ouvriers pour aller à l'école, assis sur une kerrita (charrette) peu confortable, par temps de pluie comme par temps de canicule.

Ce petit-là est mon père.

Chaque matin, inlassablement, après que le petit soit parti à l'école, 'Ammti venait voir mon grand-père : "Il veut aller avec son frère", disait-elle. Elle parlait du cadet. Celui qu'elle a sauvé grâce à son sein et au lait de chèvre. Mon grand-père faisait oreille sourde. Il avait fini par comprendre que l'école ça peut être bien. Si l'un de ses enfants arrivait finalement à lire et à écrire, cela l'aiderait sûrement dans son travail d'agriculteur. Mon grand-père n'était pas illettré, mais ses connaissances se limitaient aux bases de l'arabe et du calcul. Il aurait aimé avoir quelqu'un qui sait s'adresser correctement aux colons français. Quelqu’un qui sait faire les comptes et qui sait lire les journaux. Il entrevoyait déjà les perspectives que pourrait ouvrir l'éducation pour sa famille assujettie depuis des siècles aux caprices de la pluie et aux aléas de la bonté divine. Mais l'école est chère et lointaine. Et si son fils aîné y allait, c'est au prix d'un effort inouï qu'il n'était pas sûr de pouvoir endurer pendant des années.

"Il n'arrête pas de pleurer, il faut l'inscrire lui aussi."

Mon oncle avoue qu'il n'a jamais pleuré à cause de ça. Simple vérité, ou pudeur d'un adulte agacé par une vieille trop bavarde qui connaît trop de choses sur lui ? Impossible à dire. Tout le monde se plaît à l'idée que les larmes de l'enfant inventées par 'Ammti et que mon oncle ne pleurait pas. C’était une ruse de sa part destinée à faire céder mon grand-père. Une ruse qui témoigne d'une sagesse rare, car elle savait que le salut de ses neveux résidait dans la ch'hada (certificat), non dans le labeur de la terre.

Lorsque l'aîné (mon père) était passé en deuxième année, son père a finalement consenti à inscrire le deuxième garçon à la même école. Petite victoire pour 'Ammti, à qui revient le mérite de provoquer une mini révolution. Mon grand-père avait pris les dispositions nécessaires pour que les petits passent quelques nuits par semaine chez des proches qui habitent juste à côté de l'école. Il ne se doutait pas à l'époque qu'une nouvelle ère commençait pour toute la famille, une nouvelle ère qui profiterait aux garçons mais qui ignorerait les filles. Ces dernières restaient en effet à la maison, loin des joies d'une école franco-arabe perdue dans les prairies.

Mon grand-père a eu une longue vie. A quatre-vingt-cinq ans il est décédé. Il était vieux, faible et malade. 'Ammti était à ses côtés. Elle se portait relativement bien. Elle n'a pas arrêté pendant ses dernières années de lui parler comme au bon vieux temps, sans obtenir de réponses. Il était trop vieux pour lui faire la conversation. Et puis un jour, il est parti. J'ai vu le monument humain pleurer.

Elle a vécu sept ans après lui, probablement autant qu'elle a vécu sans lui avant sa naissance.

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Depuis cette chambre d'hôpital je regarde un corps affaibli maintenu à la vie par un simple tuyau. Quand elle souffrait de rhumatismes divers, 'Ammti lançait des "aïe... aïe... aïe..." répétés et monotones. Elle nous racontait que quand elle était jeune, il neigeait souvent dans cette région reculée et montagneuse. Elle sortait alors jouer avec ses cousines pieds-nus, en se jetant des boules de neige. Elle était convaincue que si ses articulations la font souffrir aujourd'hui, c'est parce qu'elle ne se protégeait pas contre le froid dans sa jeunesse, par insouciance, ou par manque de moyens.

Je m’imagine le temps où ‘Ammti jouait encore avec ses cousines. Une époque tellement éloignée qu’elle paraît aujourd'hui presque mythique. En y pensant, dans cette chambre d'hôpital, moi, du haut de mes dix-sept ans, je ne suis qu'un enfant face à ce monument humain qui a traversé le siècle. Je n'étais que l'une des toutes dernières personnes qu'elle a pu croiser pendant sa vie.

Un jour, quelques mois avant sa maladie finale, elle m'a demandé : "Quand est-ce que tu auras ton bac toi ?". J'ai répondu : "Dans à peine deux ans, 'Ammti". J'essayais de lever un peu la voix, car son ouïe avait un peu faibli ces derniers temps. "C'est pas dans longtemps, avait-elle répliqué. Et c'est quoi comme bac ?". Malgré son âge avancé elle était en mesure de comprendre qu'il n'y a pas un bac mais plusieurs. Sans avoir mis les pieds dans une école elle savait que tous les bacs ne mènent pas aux mêmes métiers plus tard. Elle ne pût s'empêcher de m'annoncer son souhait de me voir un jour médecin. Sa santé l'a fait tellement souffrir ces dernières années qu'elle a fini par développer une sorte d'admiration envers les médecins, qui par une piqûre magique étaient capables de la soulager de ses maux. Mais elle ne leur faisait pas complètement confiance. Elle se méfiait de leurs diagnostics compliqués, de leurs mots savants qu'ils prononcent en français et du pouvoir secret qu'ils détiennent leur permettant d'annoncer la vie ou la mort.

Je ne suis pas devenu médecin. Et 'Ammti n'a pas eu le temps de voir mon certificat de baccalauréat.

Elle disait : "Vous savez, tout ce qui m'importe c'est de ne pas souffrir. Je n'ai pas peur de la mort, j'ai peur de la souffrance qui la précède. J'ai peur de vous faire souffrir avec moi". Quand on a cent ans, on ne peut pas s'empêcher de parler de sa propre mort, car la mort devient une vérité trop réelle et son imminence une affaire de temps.

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Après une nuit agitée j'ouvre les yeux pour me trouver debout dans le couloir de notre appartement. Je réalise ce qui m'a réveillé : la sonnerie de la porte d'entrée. J'aperçois la silhouette de mon père ouvrant pour quelqu’un. Les premiers mots que j’entends ce jour-là : "elle est morte". Je ne perçois aucune intonation dans la voix qui annonce la nouvelle. Je me précipite vers la cuisine. J'ouvre la fenêtre. Je bois un grand verre d'eau. Je regarde la belle journée qui s'annonce. Il y a des oiseaux qui gazouillent. Je me dis que, depuis près d'un siècle, les yeux de 'Ammti ont observé le ciel et les nuages, et que pour la première fois depuis un siècle, ces yeux ne verront pas la lumière du jour.

J'ai compris ce jour là que la première réaction face à la mort n'est pas le chagrin. La première réaction est l'incompréhension. Comme si on était soudain extirpé du monde qu'on connaît pour se retrouver tout d'un coup dans un autre. Un monde qu'on ne connaît pas, mais auquel il faudra se résigner.

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Tout le monde l'appelait 'Ammti. Elle s'appelait H'biba. Elle a vécu cent ans. Elle est morte en silence, juste avant l'aube.

dimanche 9 décembre 2007

L'unité et la multitude

Le langage crée l’illusion de l’unité et de la multitude. Dans toutes les langues du monde une distinction systématique est faite entre le singulier et le pluriel. Cette distinction n’est pas uniquement artificielle, plaquée sur la réalité par notre intellect, mais elle est aussi et surtout fausse. Fausse car rien ne nous permet de dire que l’unité et la multitude appartiennent au monde de la Vérité, si on suppose qu’un tel monde existe.

L’illusion de l’unité trouve peut-être son origine dans notre vision égocentrique du monde. Erigé en centre du monde, le Moi est unique et indivisible, ou c’est comme ça qu’on le voit. C’est à peu près la seule manière possible de le percevoir, même si la vérité est toute autre. La vérité, c’est que le Moi, comme Freud nous le dit, est multiple, et cette multiplicité n’est pas uniquement de la richesse et de la diversité au sein d’un même tout cohérent. Cette multiplicité est aussi faite de contradictions entre éléments inconciliables. L’unité du Moi est donc illusion, à moins d’aller chercher un autre sens de l’unité qui inclurait des dualités faite chacune d’un concept et de son opposé. Une unité faite de dialectique hégélienne, donc purement conceptuelle.

L’extrême pauvreté des renseignements que nos cinq sens nous fournissent à propos du monde qui nous entoure ne nous laisse aucune issue sauf de recourir à cet artifice qui consiste à parler de plusieurs choses comme si on parlait d’une seule. Une lettre est une unité. Un mot aussi. Une phrase, constituée de plusieurs mots, chacun constitué de plusieurs lettres peut aussi être considéré comme une unité. Ce sont autant de niveaux de découpage de la réalité, des échelles de l’observation, sans lesquelles l’intellect humain se retrouve incapable de rendre le monde intelligible. Cette nécessité de d’une échelle d’observation se retrouve aussi dans le domaine de la science. Impossible à ce jour de concilier l’infiniment petit et l’infiniment grand. Impossible d’observer et de décrire un phénomène sans le « discrétiser », le découper en unités élémentaires en deçà desquelles on convient que rien n’existe, car rien n’est observable.

C’est peut-être là-dedans que réside le drame de l’être intelligent ; limité par l’expérience sensorielle, il a créé les langues, qui en deviennent aussitôt des pièges, puisqu’elles entretiennent l’illusion d’une contradiction fondamentale entre l’unité et le multiple. Pour couronner le tout, l’être intelligent a placé les mathématiques (forme abstraite la plus aboutie de l’activité intellectuelle) comme voie royale pour expliquer le monde. On oublie au passage que ces mathématiques ne sont rien d’autre que la forme structurée et abstraite de notre expérience primitive avec le singulier et le pluriel. En aucun cas elles ne pourraient nous renseigner sur ce qui est Vrai.

dimanche 25 novembre 2007

J’ai trouvé la mort séduisante, mais c’est la résurrection qui me fascine

En le voyant, j'ai reculé de deux pas. Il était devant mon ordinateur, en train de taper sur mon clavier. Il avait mis ma chemise rouge (celle qu'il avait toujours préférée). Il s'est tourné vers moi, et a fait mine de sourire.

- Mani ? Je te croyais mort ! Ai-je crié.
- C'est comme ça que tu m'accueilles ?

Je le regardais dans les yeux pendant quelques secondes. Le même regard, les mêmes expressions. J'avais l'impression de me regarder dans un miroir. J'étais ébloui par la ressemblance entre nous deux et m'étonnais de l'avoir si vite oubliée. Mais oui ! Mani, mon alter ego ! Mon côté à la fois obscur et illuminé, la partie de moi que je préfère, ou tout simplement, Moi.

- Je viens t'annoncer une nouvelle, me dit-il.
- Tu reviens parmi nous, c'est déjà ça la nouvelle !
- Ecoute, tu sais bien qu'on va tous les deux reprendre le chemin du blog. Pour moi il n'y a pas de doute à cela. La nouvelle que je viens t'annoncer est d'un autre ordre. Je viens t'annoncer que je ne veux plus changer le monde.
- Et c'est pour ça qu'on rouvrira boutique ?
- Possible, oui. Je sais, il te faut une raison pour reprendre le blog, une vraie. Mais ne t'en fais pas si tu n’en trouves pas, c’est pas si grave. Ce qui t'importe c'est uniquement ton image : comment garder une apparence de cohérence et d'intégrité alors que tu fais des choses contradictoires ? Comment convaincre les autres que tu es un être unique et indivisible, alors que tu es en réalité multiple et morcelé ? La vérité, c’est que tu n'as pas besoin de tout ça. Tu as eu envie de lancer un blog, tu l'as fait. Tu as eu envie de l'arrêter, tu l’as fait aussi. Maintenant tu as eu envie de reprendre, et tu le feras. Le monde est plus simple quand tu ne t'occupes plus de comment les autres perçoivent tes actions. T’imagines ce qui serait la vie si on était obligé de tout justifier ?
- Oui… « Le souci de sa propre image, voilà l'incorrigible immaturité de l'Homme ». Cette phrase de Kundera prend tout son sens…

- Tu peux toujours trouver une explication tu sais. Tu peux par exemple déclarer :

« J'ai trouvé la mort séduisante, mais c'est la résurrection qui me fascine. »

Puis, il me regarde avec un sourire malicieux et me dit :

- Maintenant que je t’ai trouvé une belle formule pour justifier ton absence, discutons d’un sujet sérieux. Je ne veux plus changer le monde, tu comprends ça ?
- Mais pourquoi ? C'est ton séjour parmi les blogo-morts qui t'a fait changé d'avis ?
- Non. J'ai changé d'avis, et je ne suis pas tenu de te donner une raison.
- Et les enfants qui crèvent par milliers ? Et les guerres ? Et la bêtise humaine ? Tu laisses tout ça pour qui ?
- Parce que tu croyais vraiment avoir le pouvoir de changer ça ? Tu te prenais pas au sérieux au moins ? Rappelle-toi Kundera : "Prendre au sérieux quelque chose d'aussi peu sérieux que le monde qui nous entoure, c'est perdre soi-même tout son sérieux".
- Encore lui ! Je vois bien que tu n'as rien oublié. Mais je considère aussi que tu es en train de trahir tes idéaux, nos idéaux.
- "Les idéaux n'ont pas lieu d'exister. Tout ce que nous avons à faire c'est de les laisser tomber et de passer notre chemin"
- Ca doit être Krishnamurti qui a dit ça !
- Presque. L'idée est de lui, je l'ai formulée à ma guise.
- Au même temps un autre indien, Gandhi, disait : "Sois le changement que tu souhaites voir dans le monde". Cette idée de changer le monde ne te séduit plus ?

- Non, elle ne me séduit plus. Exactement comme l’idée d’être mort qui ne me séduit plus.

Nous nous taisons pendant un moment. Je le regardais en imaginant qu'il n'était que l'image d'un rêve et qu'il suffisait d'ouvrir les yeux pour qu'il disparaisse. Je m'efforçais de croire que j'étais dans un bar quelque part dans Paris, au milieu de la nuit, en train de me bourrer la gueule et de faire des hallucinations. Puis, je m'efforçais à croire que j'étais au travail, que j'assistais à une de ces réunions interminables et que je me suis perdu au milieu de mes pensées évasives. Il m'aurait suffi d'ouvrir les yeux pour me réveiller de mes imaginations. Au lieu de ça, je me retrouve encore là, chez moi, en face de lui, à le regarder lui. A me regarder.

- Imagine que l'humanité disparaisse d'ici cent ans...

Il me coupe aussitôt :

- Elle disparaîtra sûrement en moins que ça.

- Admettons. Imagine que le monde des humains disparaisse d'ici un siècle, guerres nucléaires, pollution, épidémies, conneries... les moyens ne manqueront pas. Comment nos enfants et petits enfants nous regarderont ?

- Et comment toi tu regardes ton arrière-grand-père ?

- Je ne l'ai jamais connu... j'ai quatre arrière-grands-pères mais je n'en ai connu aucun, et pire je ne connais même pas leur prénom…

- Tu vois ! Dans cent ans nos arrière petits fils auront la même conversation que nous en ce moment, et mon arrière-petit-fils (si j'en aurai un jour) ne se rappellera même pas de mon prénom, de là à me reprocher de ne pas avoir agi contre les guerres ou contre le réchauffement climatique, je peux te dire que je m’en fous royalement. Mon arrière-petit-fils ne m’empêchera pas d’aller prendre l'avion pour passer mes vacances au Mexique, tant pis pour les gaz à effet de serre. Il sera en train de me maudire alors que je ne serai que poussière, qu'est-ce que ça peut me faire ? Et puis, si l'Humanité disparaîtra, et alors ? Elle l'aura mérité après tout ! Tant pis pour notre gueule à tous. C'est pas parce que toi ou moi on s'est mis dans la tête que le monde doit changer qu'il changera forcément dans le bon sens. C'est pas parce qu'il y a Greenpeace que Bush ira ratifier le protocole de Kyoto. C'est pas parce qu'il y a des humanistes ou des pacifistes qui n’arrêtent pas de gueuler que quelque chose changera dans ce monde pourri. Et c'est pour ça que je te dis : tant pis pour notre gueule, on l'aura mérité. Le tout est de savoir profiter des quelques années qui nous sont offertes sur cette terre, tant qu'il est encore temps.

- C'est affreux. Tu tiens des propos défaitistes et puant l’individualisme. Pour te dire la vérité, je ne te reconnais pas, et je n'aime pas du tout cette discussion.

- Je ne suis que toi. Admets au moins ça. Mes idées sont les tiennes, alors assume-les !

Nous nous taisons encore une fois. Mani se dirige vers la fenêtre, l'ouvre, allume une cigarette et me regarde :

- Ne t'en fais pas cher (...). Je suis toi, tout simplement. Ce qui te dérange au fond c’est que tu n’es pas un, mais plusieurs. Ça fait longtemps que je te le dis : tu es indiscutablement schizophrénique. Ce n’est pas grave après tout. Le tout c’est d’accepter la contradiction, accepter d’être quelqu’un et son contraire. Accepter qu’au sein d’une même vie, d’un seul être, les contradictions vivent et s’enrichissent mutuellement. Accepter de ne pas avoir de contours prédéfinis, de ne pas avoir de frontières. Accepter qu’au sein d’un même Moi survivent plusieurs personnes, en paix et en tranquillité. Accepter de se laisser aller, d’aller loin, et de s’aventurer sans avoir l’obsessionnelle idée de revenir à l’état de départ.

- Tu viens de m'appeler par mon prénom ?

- Oui, je sais, n’en fais pas un drame, je vais le censurer dans la version finale. Regarde, ils sont là. Ils sont en train de nous lire !

- Qui ça ? Les lecteurs ? Tu crois pas qu'on leur doit une petite explication tout de même ?

- Mais non ! Ils n’en ont pas besoin. T'imagines si chaque nouveau-né était obligé de s'expliquer sur les raisons de sa venue dans notre monde ?

- Tu as peut-être raison. Qu’ils s’imaginent ce qu’ils veulent, tant pis. D’ailleurs le post est assez long pour qu’ils ne le lisent pas jusqu’au bout. Nous sommes peut-être en train de parler tous seuls en ce moment même. Ça m’étonnerait pas qu’ils aient abandonné la lecture d’un post aussi décevant.

Puis, en regardant l’écran de l’ordinateur, je lui demande :

- Qu'est-ce que tu nous prépares pour la suite ?

- J’ai plein de posts, j’ai des idées à la pelle.

- Je vois ça, oui. Et ça va tourner autour de quoi ?
- A ton avis ? Ca sera sûrement quelque chose qui parle de religion...
- Toujours le même, mais comme tu es bête Mani !

Et nous sommes partis tous les deux d'un fou rire.

*******************


PS : Remerciements sincères à ceux qui ont assisté aux funérailles : Takkou, Azwaw, Moulin, Leila, Mahéva, Massir, Imed, Témé, Esperanza, l’homme qui marche sur l’eau, Samsoum, Big, Trainspotting, Naravas, Tun-68, Citizen, Nadouille et Malek.

Et en dehors du monde des blogs, merci à elle, à Raspoutine (j’ai hésité aussi à lui donner le pseudo de Zarathoustra), à James et à Debi qui se reconnaîtront. Je demanderais aussi à ce dernier de ne pas aller se faire foutre.

Le look du blog va être refait prochainement.

dimanche 7 octobre 2007

Total Eclipse



I DISAPEAR

dimanche 24 juin 2007

Blogueurs engagés, Blogosphère enragée


« La prise de conscience est en marche. Partout des gens s'informent, s'instruisent et prennent connaissance de l'ampleur du problème. Alors moi j'y crois. Ça nous prendra des années, des générations mêmes, mais il faudra bien commencer un jour. »


C'est ainsi qu'un ami fraîchement converti à l'écologie s'adressa à moi pour me convaincre de la pertinence de sa démarche. Inutile de vous dire qu'il travaille pour une société qui participe activement à la pollution de la planète. Ce n’est pas ça qui avait le plus retenu mon attention. En effet, j’avais une autre raison pour être étonné : deux ans plus tôt j'avais entendu exactement le même discours de la bouche d'un autre ami. Mais ce dernier défendait une toute autre cause. Il essayait de me convaincre que l'"éveil" islamique était une réalité et que ce réveil allait nous conduire inéluctablement vers l'harmonie et le bonheur.

L’engagement pour une cause donnée peut avoir différentes significations pour les uns et pour les autres. Pour tout vous dire, personnellement je me méfie extrêmement de l'engagement, qu'il soit politique, intellectuel ou même social.

J'ai à l'esprit l'image de militants communistes français qui pleuraient à la défaite de Georges Marchais aux présidentielles françaises de 1981. De vieux hommes et de vieilles dames sanglotaient tout en jurant de ne pas voter pour la gauche socialiste (ces images sont passées sur une chaîne française voilà presque un an de cela). Je n’aimerais pas être à leur place, ces militants. Je n'aimerais pas goûter l'amertume de la déception après des années de militantisme et d'engagement.

Je ne m'imagine pas dans l’Iran de 1979, militant pour la liberté et voyant mon pays sombrer aux mains des islamistes qui récoltent ainsi le fruit de mon « combat ». Je ne souhaiterais pas non plus être un communiste convaincu dans l'URSS de 1991 ou dans la RDA de 1989.

Je n’aimerais pas m’enfermer dans une idéologie, parce que les idéologies constituent à mon sens une partie du mal dont l’Humanité souffre. Je ne veux pas non plus lier mon histoire personnelle à un destin collectif parce que cela est dangereux. Le destin collectif est par définition incontrôlable, et les foules sont les êtres les plus irrationnels qu’on pourrait trouver sur terre. Au même temps prétendre vivre sa vie en liberté et en dehors de toute communauté est non seulement égoïste, mais c’est surtout complètement illusoire.

Par leur engagement pour le Maghreb, pour la liberté d’expression, contre la censure… les bloggueurs tunisiens ne veulent-ils pas se donner bonne conscience par rapport à des problèmes qui leur tiennent à cœur ? Ces actions ne peuvent-elles pas être récupérées à des fins peu scrupuleuses ? Y aura-t-il au final un réel impact de ces actions sur la réalité ? Ou toutes ces actions resteront-elles un « cri au-dessus d’un abîme » cybernétique que personne ne considère avec sérieux ?

Ces campagnes peuvent être aussi bien des cris de rage et d’exaspération, comme elles peuvent être une marque de luxe intellectuel de quelques personnes coupées de la réalité et à la recherche d’un sens à donner à leur vie.

Je peux tout de même me féliciter que les campagnes n’ont pas pour slogan : « Bloguons pour l’Unité Arabe » ou « Je Blogue pour une Nation Islamique forte ». Tant qu’on n’a pas imposé un cadre idéologique aux gens, ces manifestations restent saines. Mais la dérive idéologique reste à craindre.

Il arrive souvent que dans une société quelconque le rêve des uns devienne le cauchemar des autres. Je m’en suis rendu compte en discutant avec des gens qui, comme mon ami cité plus haut, croient dans l’éveil islamique pour sortir nos sociétés de leur situation déplorable.

Je rêve d’une constitution laïque, d’un pays qui s’accepte sans complexe et qui définit son identité par rapport à son avenir pas par rapport à son passé. Je rêve d’un pays où l’on peut être non-musulman sans se cacher et sans avoir honte. Je rêve d’un pays où les langues se délient non pas pour parler foot, mais pour parler politique. Un pays où musulmans, juifs et chrétiens pratiquent leur culte en liberté, sans se sentir obligés de se haïr les uns les autres. Un pays où l’on peut être gay, agnostique, soufi, hard rocker sans être taxé de je ne sais quoi.

C’est mon rêve, mais c’est peut-être le cauchemar de quelques uns.

Alors oui, je blogue pour la liberté d’expression. J’exprime ma rage tous les jours. Je blogue tous les jours pour le Maghreb. Je blogue tous les jours pour un avenir meilleur, pour une Humanité plus fraternelle et plus solidaire et je blogue aussi pour cette parcelle d’Humanité qui est mon pays.

Mais je blogue à ma manière…


S'engager et rester unique, participer sans être conforme, s'investir tout en gardant ses distances, voilà ce qui peut constituer un bel exercice de blogging !

lundi 7 mai 2007

J'ai quitté l'Eglise Cathodique

J'ai été élevé dans la foi cathodique. Mon père voulait le calme absolu dans la maison à 20 h, parce que c'était l'heure de la prière du soir qui s’appelle chez nous le journal télévisé. Ce moment quotidien de recueillement s’intensifiait le weekend avec la grand-messe du dimanche « Dimanche Sports ». Les fidèles les plus pratiquants suivent les matchs à la télé tout l’après-midi et regardent les résumés, les analyses et les résultats du promosport le soir, ce qui fait du dimanche le jour le plus sacré de la semaine. Il faut dire que le foot est le deuxième élément qui constitue notre identité nationale et qu’associer le foot à la télé constitue la plus belle manifestation de foi à laquelle tout croyant peut aspirer.

En dehors de ces moments sacrés, d’autres rites sont moins importants mais se pratiquent dans la plupart des foyers. Le feuilleton égyptien est un rite presqu’exclusivement féminin qui a été remplacé petit à petit par des variantes hispaniques ces dernières années. Les dessins animés constituent un rite d’initiation qui permet aux générations futures de perpétuer les traditions. Faute d’expériences spirituelles dans le monde réel, les adolescents s’adonnent en cachette à des pratiques hétérodoxes que les adultes désapprouvent.

Il serait illusoire de vouloir lister tous les rites pratiqués parce que chacun prie de la façon qu’il choisit et il y a presque autant de sectes que de téléspectateurs (les fidèles se désignent eux-mêmes par ce nom). L’essentiel est que tout le monde reste fidèle aux valeurs qui nous unissent et qui sont incarnées par notre sainte Eglise Cathodique.

Des télés sans tube cathodique ont fait leur apparition ces derniers temps. Les traditionnalistes ont mis en garde contre une dilution de la foi et une perte des valeurs fondamentales que véhicule le tube cathodique. Les réformateurs ont par contre vu en ce changement un signe d’espoir puisqu’il démontre que la foi s’adapte à la modernité. Avec ou sans tube cathodique, pour moi une télé est une télé. Peu importe la forme si le fond s’attache à faire de nous des abrutis, toujours avec le même zèle et la même obstination.

Ce que je vous fais ici est une confession. Je me confie à vous et j’avoue avoir quitté l’Eglise Cathodique depuis quelques années. Ca n’a pas été facile, loin de là. Ca m’a pris des années pour m’assumer en tant qu’athée. La première fois que j’ai douté de ma foi était un soir pendant lequel j’ai joué à Solitaire devant mon ordinateur au lieu de suivre la messe du soir. Je m’absentais de plus en plus des prières en prétextant des devoirs à rendre pour l’école le lendemain. En réalité, je lisais des livres, j’écrivais, ou je sortais rencontrer des amis. J’ai découvert de nouvelles façons de vivre dans lesquelles la télé n’a aucune place. Au début j’avais peur puisqu’on n’a pas arrêté de nous marteler que quelqu’un qui vit sans télé ne peut qu’être corrompu et immoral. Mais j’ai poursuivi mon chemin loin des voies tracées. J’avais toujours une télé chez moi, mais je la regardais de moins en moins. Je ne suivais plus le championnat et cela a levé des doutes autour de moi quant à mon attachement à nos traditions. Je ne savais plus réciter les noms des joueurs de l’équipe nationale de football, ce qui était un signe pour mes amis de mon égarement. Ils cherchaient à savoir si une autre secte ne m’a pas récupéré. Non, je ne me suis pas converti, je n’écoute pas la radio et encore moins les matchs de volley à la radio. Je suis devenu tout bonnement athée.

En réalité ni le foot ni la télé ne pouvaient assouvir ma soif existentielle et répondre à toutes mes questions métaphysiques. Je commençais à voir les gens dans leur fauteuil, télécommande à la main, comme des aliénés qui ont perdu le sens de la vie parce qu’ils l’ont cherché au mauvais endroit, à savoir dans l’Eglise Cathodique.

J’ai découvert qu’il existe d’anciennes façons de prier qui peuvent encore être pratiquées de nos jours : lire un journal, écouter la radio, parler aux gens… j’ai découvert qu’il existe un monde en dehors de celui de la télé. En fait, c’est plus effroyable que ça : contrairement à ce qu’on nous a appris le monde réel n’est pas celui de la télé ! Vous imaginez ? Les gens dans la rue sont plus réels que les personnages du petit écran ! Les voisins de palier existent et ils sont plus importants pour nous que les présentateurs du 20h ! Voilà des vérités difficiles à avouer mais que tout homme honnête se doit d’admettre. Pendant des années, que dis-je, des décennies, on nous a raconté des salades.

Quelques années après avoir quitté la maison de mes parents, j’ai vendu ma télé à une étudiante en première année qui avait peur de perdre ses repères loin du foyer parental. Elle croyait que vivre sans télé équivaudrait à vivre dans le péché. Je n’ai fait aucun effort pour la dissuader de continuer dans cette voie. Quand elle m’a demandé pourquoi je vendais ma télé, je lui ai répondu : « j’en achète une nouvelle, plus grande, sans tube cathodique ». Je vous assure j’ai vu une admiration dans ses yeux qu’aucune autre créature féminine ne m’avait offerte avant.

Mais les temps changent. Aujourd'hui je n’ai plus peur d’être aliéné, je me sens complètement libre. Après 5 mois de sevrage, je me suis achetée finalement une télé et je l’ai laissée éteinte. En effet, la meilleure façon d’humilier une télé, c’est de la laisser éteinte plusieurs jours d’affilée. J’avais besoin d’humilier ma télé avant de l’allumer, elle saura ainsi que je ne l’ai pas achetée par nécessité.

En visite chez ma mère, je décide de la confronter avec la vérité. Sans oser la regarder dans les yeux je lui dis :

- je n’ai pas regardé la télé pendant 5 mois tu sais.

Elle cache son émotion et me répond la voix tremblante :

- Mais maintenant tu en a acheté une nouvelle n’est-ce pas ?

- Oui M’man.

- Et tu vas la regarder tous les soirs, hein mon fils ?

- Oui M’man

Je n’ai pas été jusqu’au bout. C’était trop dur. Je ne peux pas lui dire que je ne regarderai pas la télé tous les soirs. Je ne peux pas lui dire que je ne la regarderai que si j'en ai envie.

vendredi 20 avril 2007

Idées reçues sur les religions

Les religions sont ma passion*. Plus je creuse la question des religions et plus j’ai envie d’en savoir davantage. Plus je cherche à comprendre les religions, et plus je retombe sur la question du monothéisme.


Ce post constitue un bout d’une recherche personnelle sur les religions. Recherche pas méthodique et loin d’être structurée et qui a déjà été initiée sur ce blog par les posts sur la vision freudienne de la religion (1ère partie et 2ème partie) et sur les influences mésopotamiennes sur les monothéismes (1ère partie et 2ème partie).

Et si on commençait par quelques idées reçues :

Le judaïsme est le premier monothéisme de l’histoire.

Faux. Le premier monothéisme est vraisemblablement le culte de Aton porté par le Pharaon Akhénaton. Les juifs se sont peut-être inspirés de cette religion antérieure au judaïsme. Si l’on croit Freud dans « l’Homme Moïse et la religion monothéiste », le judaïsme ne serait qu’une forme déformée du culte d’Aton. Après la mort d’Akhénaton, le culte des anciens dieux a été rétabli et les prêtres ont réinstauré l’ancienne religion et pourchassé les adeptes de la religion d’Aton. Freud suppose que c’est à ce moment-là que les hébreux adoptent le culte du dieu unique. Il étudie et argumente l’hypothèse selon laquelle Moïse serait un Egyptien, peut-être même un ministre d’Akhénaton !

Fait remarquable : le mot Amen qui se retrouve dans les 3 grands monothéismes peut avoir des racines égyptiennes. Il s’agirait du nom du dieu Amon.

Les religions persanes sont par ailleurs un bel exemple de vision monothéiste du monde : le zoroastrisme érige Ahura Mazda comme dieu du monde. Il est opposé à Ahriman qui personnifie le mal. Le statut d’Ahriman varie selon les époques et les traditions mais on peut dire qu’il avait le statut de dieu. C’est pourquoi on qualifie ces religions de « dualistes ».


Il n’y a que 3 monothéismes dans l’histoire.

Faux. Plusieurs monothéismes ont existé et certains continuent d’exister jusqu’aujourd’hui. Parmi ces monothéismes, il y en a qui sont des sectes qui découlent des grands monothéismes : la religion des druzes, le babisme, le bahaïsme sont des religions qui prennent racine dans l’islam. Les différentes branches du christianisme ne sont pas à dénombrer ici, mais certaines parmi elles ont un statut de religion à part entière, comme l’Eglise mormone (reconnue comme religion aux USA mais considérée comme secte en France !).

Parmi les religions qui ont traversé l’histoire et qui remontent plus loin que l’islam : les sabéens (appelés aussi mandéens, ceux qui suivent Jean (Yahya) le cousin du Christ et le fils de Zacharie), le zoroastrisme (religion officielle des perses pendant des milliers d’années, appelée aussi mazdéisme, évoquée plus haut).

Ma religion préférée reste avant tout le manichéisme (rien à voir avec le sens moderne du mot). Religion prêché pendant le 3ème siècle après J.-C. par un persan appelé Mani (aussi appelé Manès ou Manichaeus, forme grecque de l’araméen Mani Hayy –Mani vivant-), elle insiste aussi sur l’unicité de dieu mais donne beaucoup d’importance à la méditation et à la spiritualité. Son point le plus fort est sa dimension universelle qui tend à unir les peuples et les croyances tout en méprisant la violence (il faut que je prépare un post là-dessus !). L’histoire de Mani est magnifiquement racontée par Amin Maalouf dans « les jardins de lumière ». J’ai tellement aimé ce livre que j’ai décidé de prendre le nom de Mani sur la blogosphère !

Le judaïsme, contrairement aux 2 autres grands monothéismes est une religion « ethnique ».

Faux. Le christianisme et l’islam se présentent aujourd’hui comme « universels » (n’importe qui peut s’y convertir) et on oublie parfois que le judaïsme s’est aussi propagé parmi des peuples non hébraïques. Les arabes de la péninsule arabe préislamique comptaient parmi eux des juifs. Le Yémen était à majorité juive à une époque de son histoire. En Afrique du Nord, certaines tribus berbères se sont aussi converties au judaïsme au point que la résistance aux arabes pendant l’expansion de l’islam a été menée en Tunisie par une femme judéo-berbère !

Plus généralement, on ne peut que s’étonner de l’étendue de cette religion pourtant supposée être ethnocentrique. L’existence de juifs noirs en Abyssinie (les falashas) et de juifs asiatiques en Chine montre que la « pureté » ethnique des juifs n’est qu’un mythe moderne. Plus intéressant encore : l’empire des khazars** (qui sont des tribus turco mongoles) constituent peut-être l’expansion territoriale la plus importante d’un Etat juif. Au 13ème siècle de notre ère, le roi des khazars s’est converti avec sa cour au judaïsme et il a été suivi par la majorité de la population. Les traces de ce peuple se perdent dans les méandres du Moyen-âge, mais il y a de fortes chances que les juifs ashkénazes ne soient la descendance directe de ces tribus (le sujet est tellement passionnant qu’il mériterait un post à lui seul !)

Les religions sont soit polythéistes, soient monothéistes.

Faux. Il est vrai que presque toutes les religions ont des divinités, quelque soit leur nombre. Il est possible de voir une certaine continuité entre les polythéismes et les monothéismes (cf. post précédent). la distinction monothéisme / polythéisme est superficielle et il serait plus judicieux de distinguer les religions de résurrection des religions de réincarnation.

Les religions de résurrection croient en la survie de l’âme après la mort. Elles promettent à leurs fidèles la vie éternelle dans l’au-delà. La vie éternelle a été couplée avec le problème moral (en réponse à la question « comment garantir que les fautifs sur cette terre soient punis ? ») et la solution magique a été d’imaginer 2 sortes d’au-delà : un où l’on souffre pour expier nos fautes et l’autre où on est récompensé de nos bonnes actions (enfer et paradis). Ce sujet est vaste mais notons juste que parmi les premiers à introduire la morale dans la vie de l’au-delà ont été les perses mazdéens, avant les juifs, et qui ont probablement inspiré les juifs !

Les religions de réincarnation sont des religions où l’âme est éternelle mais elle ne migre pas vers l’au-delà, elle s’incarne dans un autre corps et recommence une nouvelle vie ici-bas. Le problème moral n’est pas exclu dans ce cas puisque l’on peut espérer une prochaine vie meilleure que notre vie actuelle si on a été bon moralement. Le cycle de vie est répétitif mais peut se rompre par un nirvana, comme dans le cas du bouddhisme.

Historiquement, l’apparition de ces 2 formes de religions date du 6ème siècle avant J.-C. Il est important de voir qu’à cette époque la sédentarisation battait son plein et que l’être humain avait besoin plus que jamais de règles morales plus restrictives et plus contraignantes du fait de la vie en communauté dans les villages. Géographiquement on peut situer la séparation par le fleuve de l’Indus : les religions de réincarnation se retrouvent à l’est (essentiellement hindouisme mais pas seulement) et les religions de réincarnation se retrouvent à l’ouest (mazdéisme, mithraïsme et autres…)

Les questions essentielles sont à peine effleurées dans ce bref exposé, et j’ai encore besoin de beaucoup de temps avant de commencer à comprendre. Les questions les plus importantes selon moi sont celles qui nous permettent de comprendre notre monde actuel : qu’est-ce qu’il y a de si fort dans le monothéisme pour qu’il perdure aussi longtemps ? Qu’est-ce que le judaïsme a apporté de si précieux pour qu’il soit imité ? Est-ce uniquement un intérêt politique ? Quel apport à la morale les religions monothéistes ont-elles apporté ? et ont-elles vraiment résolu la question morale ? Pourquoi l’empereur romain Constantin a-t-il choisi le christianisme au détriment d’autres religions ? Comment s'est faite la conversion des rois des barbares en Europe ? etc...etc...

Pour ce post, je finirai par une citation que j’adore de Bertrand Russel sur les religions qui traduit bien ma pensée sur la question :


“I am as firmly convinced that religions do harm as I am that they are untrue”


________

* : ce post est dédié à mon ami J. qui se reconnaîtra.
** : pour en savoir plus sur les khazars :

http://www.cclj.be/regards/web/dossiers/khazar.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Khazars
http://www.khazaria.com/

vendredi 13 avril 2007

Amour coupable

(note inspirée par une autre écrite par Naddou : plaisir coupable)

Elle était là tout près de moi, on s’enlaçait presque, nos regards sont complices, nos yeux en disent plus que nos mots.

Des frissons me traversent le corps et j’ai l’impression que je vais m’écrouler à chaque seconde. Je scrute chaque détail de son visage et je me dis que je pourrais la regarder pendant des heures sans me lasser.

C’est soit maintenant, ici, avec elle, ou jamais.

Je ne résiste pas. Je ne résiste plus. Je sais que je suis celui qui occupe ses pensées. Mais c’est avec un autre qu’elle a décidé de faire sa vie.

Je ne résiste pas, « je t’aime » je dis.

Silence.

Elle me regarde dans les yeux. Elle s’y attendait. Un peu embarrassée, elle ne dit rien. Elle se retire un peu et croise les mains. Je savoure la magie de l’instant.

« Ne va pas contre ton cœur. Laisse-toi aller ». J’ai envie de dire. Mais ce que je prononce, ce sont des mots d’excuse.

« Tu sais bien que je suis avec quelqu’un d’autre » elle me dit. Ses yeux disent : « il n’y a que toi dans mon cœur ».

« Tu sais bien que c’est impossible, sans espoir et sans lendemain. » elle me dit. Ce que j’entends c’est : « nous serons l’un pour l’autre, aujourd’hui et pour toujours »

Nous ne sommes pas des amis. Nous ne sommes pas des complices. Nous sommes tout ça, et pire. Nous sommes des amants. Je n’ai pas goûté ses lèvres, mais mon cœur habite chez elle. Mes mains ne connaissent pas son corps mais nos yeux se connaissent comme de vieux amis.

Quand on se rencontre, ce sont nos regards qui s’enlacent et ce sont nos cœurs qui s’embrassent et s’embrasent.

Je suis coupable de l’aimer, mais mon amour est pur. Je ne dois pas la regarder avec désir, mais ses yeux m’y encouragent. Je ne dois pas lui dire des mots d’amour, mais elle aime bien les entendre.

Que faire ? Vivre le présent. Son passé m’échappe. Son futur appartient à un autre. Mais je tiens son présent entre mes mains. Elle est à moi, maintenant, ici. Mon âme lui appartient aussi. Et demain est un autre jour.

dimanche 8 avril 2007

Notre Père qui es aux cieux

Notre Père qui es aux cieux. Voilà quelques années que tu nous as quittés. 7 ans, ou 700, qu’importe. Que valent 7 années quand tu es éternel ?

Excuse-moi si je t’appelle mon Père. C’est parce que quelque part, je sens que tu es mon père. Excuse-moi aussi si je te prends parfois pour le Bon Dieu. C’est parce que les anciens nous parlent de toi comme ils parlent du Bon Dieu.

Tu nous as habitués à ton absence bien avant ton départ final vers l’éternité. Tu nous as quittés quand tu as vu qu’on se débrouillait bien. Quand j’ai grandi, j’ai connu de toi un vieux corps malade qui a traversé le siècle et sur lequel le siècle a laissé ses traces. Lorsque le temps a eu finalement raison de toi, tu l’avais déjà trompé des centaines de fois.

Ne t’inquiète pas pour nous Père ; nous nous en sortons bien. Notre famille est soudée et notre maison est belle et grande. Parfois il nous arrive d’oublier que sans toi, nous n’aurions pas eu une maison à nous. Mais les murs sont là pour nous le rappeler. Chaque coin, chaque fenêtre, chaque brique de cette maison porte encore tes empreintes. Ni le temps ni les hommes n’effaceront tes empreintes, parce qu’elles sont d’abord gravées dans nos cœurs.

La ville que tu as connue a bien changé. Elle est devenu un village. Les gens que tu as connus ne sont plus là, mais leurs bêtises sont toujours les mêmes. Nous sommes amis avec tout le monde, comme tu nous a appris. Nous ne cherchons pas la bagarre et nous restons polis avec nos voisins, comme de ton temps.

Beaucoup de mes frères passent leur temps à parler au Bon Dieu ces derniers jours. Ils croient que notre maison est trop petite pour eux, Père. Ils cherchent une famille plus grande. Moi je sais que je n’aurai pas d’autre famille que celle que tu as créée par ton combat et tes sacrifices. Mes sœurs ? Elles vont bien. Je crois qu’elles ont compris ce que tu leur as dit, même si elles ne l’appliquent pas toujours. Ton testament est bien réservé. il nous a été bien utile et nous le grderons pour toujours. Et dire que tu l’as écrit un demi-siècle avant de partir !

Grand Frère va bien aussi. Il est toujours là. Parfois, je ne comprends pas ce qu’il fait. Je crois qu’il est en train de refaire des erreurs que tu as faites et qu’il t’a reprochées. Mais lui il a moins d’excuses que toi. J’espère qu’il s’en rend compte. En tout cas moi je sais que Grand Frère ne te remplacera pas : nous aurons toujours un seul père et ça sera toujours toi. Avec Grand Frère nous ne nous sentons pas orphelins, mais tu nous manques terriblement.

J’ai quitté la maison Père. Je suis chez nos voisins, ceux-là même qui nous refusaient le droit d’avoir notre maison comme tout le monde. Je sais que tu les aimes bien. Ce n’est pas tant à cause de Grand Frère, c’est un peu plus compliqué. Beaucoup de mes frères aussi partent ailleurs. Mais nous ferons toujours partie de la famille, même si nous sommes loin.

On parle beaucoup de toi. Plusieurs disent du mal de toi et te reprochent de n’avoir pas été parfait. Qui est parfait dans ce bas monde ? Pas eux en tout cas. Tu as été un humain parmi les humains, mais à vouloir toujours bien faire les choses tu prenais parfois une allure divine. Les gens ne pardonnent pas aux dieux, Père, car les dieux sont parfaits. Moi je te pardonne, je sais que tu étais un Homme, un très grand Homme même s’il m’arrive de te prendre pour le Bon Dieu.

Je n’ai pas pleuré à ton départ, Père. Mais en ce moment j’essuie deux larmes qui coulent sur mes joues. Ne m’en veux pas Père.

lundi 2 avril 2007

2007, une année comme les autres

Qu’est-ce que vous attendez de 2007 ? Non pas pour vous mais pour le monde dans lequel vous vivez. Plus de paix, prospérité et d’harmonie. Moins de guerre, d’injustices et de souffrances. Bonne réponse, comment vous avez trouvé ?

C’est devenu tellement ennuyeux de faire des vœux en début d’année. En 2006 nous avons fait les mêmes vœux, et ça ne va pas mieux. En 2005, nous avons espéré beaucoup aussi, comme en 2004 d’ailleurs.

Oui, je suis pessimiste, je ne crois pas que l’année nouvelle va apporter à l’humanité un quelconque salut. Ne lisez pas ce qui suit si vous voulez garder un goût de fête sur la langue pendant encore quelque temps.

Alors sans prétendre à des dons divinatoires, voilà ce qui nous attend en cette nouvelle année, 2007 :

Chaque minute qui va passer pendant 2007, des enfants vont mourir de faim, de soif, ou de maladies. Leur seul tort, c'est d'être nés là où ils sont nés : pays pauvre, pays en guerre, familles défavorisées...etc. On s’en foutra, comme en 2006.

En 2007, il y aura des riches qui deviendront plus riches, et des pauvres qui deviendront encore plus pauvres. Personne ne s'en indignera. C’est ainsi depuis la nuit des temps.

Quelque part sur cette terre, en 2007, une guerre va éclater. Les gens vont s’entretuer jusqu’à ce que l’acte de tuer devienne des plus banals. Les innocents qui vont mourir, on ne les comptera plus. De toutes façons il n’y a plus d’innocents dans notre monde. On est dans un camp ou dans un autre. On est guerrier, contre son gré, parce que M. Ben Laden avait décidé ainsi. Parce que M. Bush sépare le monde entre les bons et les méchants, on n’a plus le droit de faire des choix.

En 2007, comme il en est toujours, l’histoire va se répéter encore une fois. Probablement en pire cette fois.

L’atmosphère va s’asphyxier encore plus. Les autres êtres vivants qui partagent avec nous cette planète bleue vont encore souffrir de notre présence. Dieu sait combien parmi ces bestioles vont disparaître à jamais. Mais ça n’émouvra personne.

En 2007, nous n’arrêterons pas notre course effrénée vers le progrès. Produire plus, gaspiller plus, polluer plus. Ceux qui ne gaspillent pas suffisamment feront des efforts pour gaspiller plus et mieux. Ceux qui ne savent polluer qu’avec des déchets ménagers apprendront désormais à polluer avec des déchets chimiques, ou mieux, nucléaires. On n’oubliera pas pendant 2007 qu’il est interdit d’arrêter le progrès, même si on fonce droit dans le mur.

Mais en 2007, il y aura sûrement plus de justice dans le monde. Des hommes braves rendront notre monde plus juste grâce à des attentats, guerres et assassinats qu’ils commettront. D’autres gens vont mourir, mais la justice va régner, enfin.

Il y aura aussi plus d’indifférence, plus de haine, plus de chaos. On deviendra plus individualiste en 2007. Mais on va espérer une bonne année, tout de même.

Nous penserons aux autres, en 2007, pour qu’en 2008, nous leur ferons les mêmes vœux. Ça dans le cas où ça serait encore nécessaire.

Car peut-être aussi que 2007 soit l’année de la délivrance pour nous tous. Peut-être qu’en 2007, quelqu’un là-haut, décide de mettre fin à tout ça. A ce moment là 2007 verra tous nos vœux exaucés. Nous verrons les anges de l’Apocalypse qui débarqueront, chargés de libérer la terre de notre poids. La couche d’ozone respirera enfin, en 2007. Notre planète ne sera plus obligée de supporter nos tortures. Les pauvres trouveront enfin le bonheur, et la justice règnera pour tous les opprimés. Grâce à ces anges, il n’y aura plus personne pour souhaiter une bonne année en 2008.

Les anges nous exterminent et la joie scintille dans leurs yeux. Sur leurs chars de feux, ils ont écrit avec des lettres de sang :

Bonne fin, damnés !